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Œuvres commentées de Fragonard : Sapho inspirée par l’Amour

Fragonard amoureux. Galant et libertin

Œuvres commentées de Fragonard : Sapho inspirée par l’Amour

Œuvres commentées de Fragonard : Sapho inspirée par l’Amour

Publié le 31 Décembre 2015
Pour vous faire découvrir un peu plus l'univers de l'exposition "Fragonard amoureux. Galant et libertin" plongez dans les tableaux du Divin Frago...

Sapho inspirée par l’Amour


L’historique ancien de ce tableau est difficileà établir car Fragonard a livré plusieurs versions (au moins quatre, cf. Dupuy-Vachey dans Paris, 2007-2008, p. 164) de cette composition qui manifestement lui sembla significative au point qu’elle fut aussi gravée par Angélique Papavoine en 1788. La lettre de la gravure ainsi que les descriptions lors des ventes anciennes, notamment lors de la vente Calonne (21-30 avril 1788, no 248), permettent d’identifier sans ambiguïté son sujet : « Sapho inspirée par l’Amour qui lui dicte ses poésies. » Il est à noter que c’est une autre version provenant de la collection du marquis de Véri, commanditaire du Verrou, qui inspira la gravure de 1788. Celle-ci présente une variante notable puisque « l’Amour offre [à Sapho] une de ses flèches pour tracer ce qu’il lui inspire ». Avec cette composition que l’on date généralement vers la fin de la carrière picturale de Fragonard, dans les années 1780, le maître aborde et raffine le thème de l’inspiration créatrice et amoureuse qui irrigue un pan important de sa production tout au long de sa carrière (Sheriff, 1990, p. 152- 184). Frago connaissait sans doute de première main les poésies de Sapho. On conserve en effet un recueil qui lui a appartenu rassemblant ses œuvres ainsi que celles d’Anacréon telles qu’elles furent compilées et traduites par l’helléniste Julien-Jacques Moutonnet-Clairfons en 1773.

La poétesse Sapho fut une figure emblématique des milieux littéraires en France aux XVIIe et XVIIIe siècles (Viala, 2008, p. 64 et Sheriff, 2004,
p. 62-70). Mlle Madeleine de Scudéry avait adopté son patronyme comme nom de plume, associant ainsi cette figure antique à l’univers policé de l’amour galant. Toutefois, le XVIIIe siècle retiendra surtout le destin tragique de la femme
amoureuse inspirée par une passion malheureuse qui causera son suicide. « Son coeur trop sensible & trop tendre causa tous ses malheurs, & tous ses tourments. Cependant c’est à cette sensibilité, à cette tendresse que Sapho devait ses plus belles odes, ces pièces immortelles, ces chefs- d’oeuvre qui l’ont fait placer au-dessus des poètes » (Anacréon, 1773, p. 101). Aux antipodes de ces visions tragique ou corsetée, Fragonard propose une image qui assume pleinement une franche sensualité : Sapho compose, la poitrine découverte, superbe et frémissante. Le petit amour qui l’inspire semble prêt de l’aiguillonner par un tendre baiser sur la bouche, à l’image des amants fougueux inspirés par les magnifiques illustrations de Charles Eisen pour le recueil des Baisers de Claude-Joseph Dorat. Avec cette œuvre, Fragonard poursuit sa suggestion de la création artistique comme métaphore de la rencontre amoureuse. La transposition antique favorise cependant l’évocation de la dimension onirique de cette approche. Sapho semble ici être plutôt l’objet d’une vision tout intérieure que l’agent d’une écriture. Sur la toile, la main qui doit écrire apparaît éloignée de la feuille et surtout dépourvue de tout stylet. Foin de toute démarche laborieuse, Sapho subit une inspiration dont l’élan ressort de la fougue d’un enthousiasme spirituel et non d’un quelconque déterminisme matérialiste. Fragonard est proche d’une certaine sensualité spiritualisée qui fait la marque de ses allégories amoureuses de la même décennie.

Guillaume Faroult

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