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Fantin-Latour. À fleur de peau

Fantin-Latour. À fleur de peau

Fantin-Latour. À fleur de peau

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PARCOURS NUMÉRIQUE DE L'EXPOSITION

Resté célèbre dans l’histoire de l’art pour ses somptueuses natures mortes et pour les portraits de figures illustres de son temps (Manet, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine...), Henri Fantin-Latour est un artiste complexe, profondément indépendant dans un siècle marqué par les aventures collectives. Il laisse derrière lui l’image d’un peintre marginal, guidé par une conception très élevée de sa mission d’artiste : « en dehors de mon art, je ne peux rien faire, rien dire, écrit-il ainsi en 1861, [...] car l’art demande tous les sacrifices, car l’art est en dehors de la vie… »

 

Très attaché dès sa jeunesse à la restitution fidèle de la réalité, Fantin-Latour succombe très tôt à une inspiration plus poétique, nourrie par son amour de la musique. Il tire précisément de ce grand écart les ferments d’un oeuvre multiple qui s’articule durant un demi-siècle entre portraits, natures mortes et « oeuvres d’imagination », et qui reste à la fois synonyme de classicisme et de modernité. Henri Fantin-Latour se dérobe ainsi à toutes les étiquettes : venu à la peinture sous l’égide réaliste d’un Courbet, il apparaît comme le dernier des romantiques pour les uns, le premier des symbolistes pour les autres. Dans tous les cas, un artiste intense et délicat cachant sous les glacis d’une peinture austère une sensibilité à fleur de peau.

14 septembre 2016

ESPÉRANCE ET COURAGE (1853-1873)
"La Peinture est mon seul plaisir, mon seul but."

 

La vocation d’artiste s’impose très tôt à Henri Fantin-Latour. Né en 1836 à Grenoble, le jeune homme intègre dès 1850 l’atelier parisien d’Horace Lecoq de Boisbaudran, après avoir appris le dessin sous la tutelle de son père. Profondément indépendant, Fantin passe alors de longues heures au Louvre, où il exerce une activité de copiste bientôt admirée et lucrative. Sa première composition d’imagination, Le Songe (1854), reste sans suite. Vouant un culte à la nature, le jeune artiste choisit pour modèles ses soeurs, disponibles et silencieuses ; son propre visage est quant à lui restitué avec des effets dramatiques sans équivalent dans le reste de son oeuvre. 

 

À gauche : Henri Fantin-Latour, Un coin de table (détail), © Rmn-GP/Musée d'Orsay

Sa première tentative pour exposer au Salon, en 1859, se solde par un échec ; Fantin rejoint alors le peintre James McNeill Whistler à Londres.
Ce séjour en Angleterre est déterminant pour le jeune homme, qui élargit son horizon social et artistique, et se lie d’amitié avec le marchand d’art Edwin Edwards. « [Je ne peux] vous donner une idée de moi, de mon éducation, de mes premières années, de ma pauvre et tourmentée existence, de mon pauvre esprit, tout nerveux ; toujours replié sur moi-même ; de ma vie, toujours seul, toujours aspirant au bonheur, à la gloire, à l’art ; jamais content, jamais satisfait. J’ai trouvé chez vous le premier repos », lui écrit-il en 1864. Ce sont ses amis anglais qui l’encouragent à réaliser des natures mortes : elles ne tardent pas à devenir son exercice d’observation favori et sa meilleure source de revenus.

AMBITIONS ET INNOVATIONS (1864-1872)
"Le travail artistique, c’est tout, je veux faire des chefs-d’oeuvre, il n’y a rien d’autre."

 

C’est entre 1864 et 1872 qu’Henri Fantin-Latour réalise ses tableaux les plus célèbres. En quelques années se construit l’oeuvre d’un témoin privilégié de son temps, d’un peintre pleinement inscrit dans la modernité et pourtant farouchement indépendant. Malgré le succès de ses natures mortes en Angleterre, Fantin-Latour choisit de rester dans le tourbillon parisien : « Paris, c’est l’art libre, écrit-il à Edwards en 1862. On n’y vend rien mais on y a sa libre manifestation et des gens qui cherchent, qui luttent, qui applaudissent ». C’est donc un Fantin plus démonstratif qui expose au Salon de 1864 l’Hommage à Delacroix, oeuvre profondément originale tant sur la forme que sur le fond. 

 

À gauche : © Autoportrait, 1859, huile sur toile, Grenoble,, musée de Grenoble

Très hostile aux principes de l’impressionnisme naissant, Fantin-Latour tourne le dos au plein air et ambitionne plutôt de révolutionner l’art de la peinture en suivant la voie originale des portraits de groupe. Si la réflexion que mène le peintre autour du Toast (1864-1865) aboutit à un échec, Fantin s’attire tous les éloges avec Un atelier aux Batignolles (1870), hommage appuyé à Édouard Manet. Le Coin de table (1872), dernier portrait de groupe de la période, resté célèbre grâce à la présence de Verlaine et Rimbaud, achève de forger sa réputation de portraitiste brillant et peu conventionnel.

NATURE ET VÉRITÉ (1873-1890)
"Voilà une idée qui me préoccupe beaucoup, faire croire à aucun effet artistique"

 

La décennie 1870 est celle de toutes les confirmations pour Henri Fantin-Latour. Elle s’ouvre sur les coups d’éclat que constituent les deux derniers portraits de groupe de jeunesse, voit la consécration du portraitiste, tandis que les natures mortes lui offrent un champ d’observation extrêmement fécond. Son équilibre personnel est par ailleurs bouleversé en l’espace d’une dizaine d’années, avec le départ de ses soeurs et le décès de ses parents. « J’ai achevé mon éducation d’homme et de peintre », écrit-il en juin 1871, à l’issue du siège de Paris et de la Commune. Changé par ces épreuves, désormais indépendant, il épouse en 1876 Victoria Dubourg, elle aussi peintre de natures mortes. 

 

À gauche : © Capucines doubles, 1880, huile sur toile, Londres, Victoria and Albert Museum

Sans modifier les principes de son travail, Fantin se tourne vers de nouveaux modèles, exécrant vite les portraits de commande. Austères, loin de toute séduction facile, les portraits de ses proches n’en suscitent pas moins de vibrants éloges. La nature morte quant à elle, souvent présentée comme pure besogne alimentaire, lui offre de profondes satisfactions. Peu connu de son vivant par ses compatriotes, ce pan de son oeuvre est pléthorique : on dénombre aujourd’hui plus de 500 toiles peintes par Fantin dans la maison familiale de Buré, dans l’Orne.

Photographie © Musée de Grenobl

FANTIN AU TRAVAIL. D’APRÈS LE NU
"Moi je suis fanatique de la photographie."

 

Largement inédit, le fonds de photographies d’Henri Fantin-Latour conservé au musée de Grenoble révèle une dimension inattendue du travail de l’artiste. Fantin semble avoir acquis de façon compulsive ces images, objets d’étude autant que de délectation. Si les reproductions d’oeuvres anciennes n’étonnent pas chez un homme qui passa l’essentiel de sa jeunesse au Louvre, la surprise est plus grande de découvrir dans l’ensemble de documents donnés par sa veuve à la Ville de Grenoble en 1921 un fonds de photographies de nu aussi conséquent. Comble de l’étonnement, ces clichés se retrouvent parfois transposés sur calque, sur papier ou même sur toile. On comprend dès lors l’usage que Fantin faisait de ces images : à une époque où il pouvait être difficile de trouver des modèles, et pour un homme pudique et exigeant tel que lui, il y avait certainement maints avantages à travailler sur photographies plutôt que d’après modèles vivants.

FANTIN AU TRAVAIL. L’ANNIVERSAIRE (1876)

 

L’Anniversaire, intitulé aussi Hommage à Berlioz, occupe dans la production de Fantin-Latour une place singulière, celle d’une oeuvre charnière entre les grands hommages des années 1860-1870 et les « sujets d’imagination » d’inspiration musicale. Fantin tente ici de concilier deux aspects apparemment antagonistes de la peinture, le réalisme et l’imagination, en suivant un processus de création pour le moins original. Le peintre assigne en effet à la lithographie un rôle inédit, celui de support à la préparation du tableau, au même titre que les autres études du corpus : esquisse peinte, calques, dessins préparatoires ou pastel. Présenté au Salon de 1876, ce tableau monumental ne remporte pas le succès escompté mais permet néanmoins à Fantin d’ouvrir un nouveau chapitre de sa vie d’artiste.

 

À gauche : Henri Fantin-Latour, L’Anniversaire, 1876, huile sur toile, Grenoble, musée de Grenoble © Musée de Grenoble

 FÉERIES (1854-1904)
"Je me fais plaisir."

 

Dès 1854, en même temps qu’il peint sa première nature morte et ses premiers portraits, Henri Fantin-Latour réalise ses premières compositions d’imagination. Le jeune artiste n’explore pourtant guère cette veine fantaisiste, choisissant de rester fidèle à la nature. Profondément épris de musique, Fantin s’enthousiasme pour les oeuvres de Richard Wagner, Robert Schumann et Hector Berlioz, qui nourrissent son âme de poète. L’année 1876 constitue à ce titre un tournant dans sa carrière : avec L’Anniversaire, l’imagination devient pour le peintre une source d’inspiration assumée, tandis que son séjour à Bayreuth, en terres wagnériennes, lui confirme la place que le féérique peut tenir dans l’art le plus moderne et le moins conventionnel. 

 

La Nuit, 1897, huile sur toile, Paris © musée d’Orsay

À compter de 1890, Fantin-Latour n’expose plus au Salon que des compositions d’imagination, pour lesquelles il trouve d’ailleurs de plus en plus d’acheteurs. S’il peint encore des natures mortes, la musique, la mythologie ou même la fantaisie pure prennent le pas sur la réalité. De ses années d’observation intense du réel et de copie d’après les maîtres, il a acquis une maturité et une confiance qui l’autorisent alors à prendre de grandes libertés en termes de composition et dans l’application des couleurs.

Fantin-Latour. À fleur de peau