Man Ray, sans titre
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Man Ray et Olivier Gabet

Man Ray, Sans titre, 1925 © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2020

Pour plonger dans la flamboyance des années 1920 et 1930 en France, il n’y a guère de lecture plus évocatrice que celle de l’Autoportrait de Man Ray, recueil de souvenirs publié en 1963 à New York, puis à Paris l’année suivante. Sans doute la nostalgie était-elle encore puissante, et Man Ray faisait-il figure d’acteur emblématique d’une double décennie qui bientôt allait envahir, par son inspiration, les écrans et les intérieurs, l’Art Déco connaissant alors un retour en grâce ?

De toutes les facettes que déploient la vie et l’œuvre de Man Ray, son œil sur la mode décline l’alliance des contraires : d’un « job » alimentaire, il sait faire un élément fort de son expérimentation permanente, il immortalise Coco Chanel comme Elsa Schiaparelli, sœurs ennemies, destins asymétriques. Dans son Autoportrait, les pages consacrées à Paul Poiret, grandeur et déchéance incluses, comptent parmi les plus justes.

Est-ce parce que l’objet le fascine que Man Ray est de ces photographes de mode par inadvertance qui n’oublient pas la mode elle-même ? Evidemment son sens de la beauté des modèles, femmes du monde ou inconnues, donne une acuité singulière à ses portraits de mode, mais ce qui frappe toujours c’est cette manière presque humble de parfaitement retenir ce que la robe, l’accessoire sont pour eux-mêmes. Pendant toutes ces années, son travail pour Harper’s Bazaar le dévoile avec éclat.

C’est tout le génie réuni de Carmel Snow et d’Alex Brodovitch que d’avoir étendu leur empire éditorial et artistique à d’autres créateurs, Man Ray en tête. Et il y fait date, marquant l’Histoire : en 1937, coup sur coup, c’est le portrait merveilleux d’Adrienne Fidelin à l’irrésistible bibi de raphia, la femme qu’il aime alors, mais surtout la première femme de couleur à apparaître dans les pages de Harper’s Bazaar, comme naturellement pour le photographe de Noire et blanche (1926) ; puis les clichés imaginés pour la série « The Red badge of courage », gros plans de visages sublimes relevés de la couleur du rouge à lèvres. Mais, à mes yeux, la plus émouvante de ces photographies de mode apparaît en 1934, dans le numéro de septembre, toujours dans les pages de Harper’s Bazaar : un modèle des dernières collections « rayographé », envoyé de Paris à New York par la voie des ondes, prouesse technologique. Au-delà de l’anecdote technique, la silhouette, résumée, synthétisée, nous fait hésiter entre un crayon de Georges Seurat et une peinture de Sigmar Polke.

Dans la magnifique mise en page de Brodovitch, les vagues graphiques du texte sonnent comme un poème de Gertrude Stein : « All collections violently picturesque / Look 1880 one minute, 1950 the next / The most fantastic modern materials / Stiff in infantas in the evening / everyone is cutting whoopsy bangs / do not believe that derrieres are flat / crowns zoom high as hussars / Wonderful new shade of violet blue. » Man Ray l’artiste avait trouvé à qui parler. Les magazines de mode eurent bien un âge d’or, et grâce à des inventeurs comme lui.

Olivier Gabet, Directeur du musée des Arts décoratifs, Paris

Présentation de l’exposition Harper’s Bazaar, premier magazine de mode au musée des Arts décoratifs, Paris

 

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from April 9 to July 26 2020