Man Ray, Le Violon d'Ingres
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Man Ray et Simon Baker

Man Ray, le Violon d'Ingres, Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou, MNAM-CCI, © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris 2020

En cette période de confinement, d’isolement et de distanciation sociale, il semble particulièrement important et pertinent de revenir sur le travail de Man Ray, un artiste qui a non seulement voyagé librement entre les États-Unis et la France tout au long de sa carrière, mais qui a aussi fait le tour du monde à travers ses œuvres, qui ont été publiées dans de nombreux magazines avant-gardistes.

D’une manière qui n’est pas sans rappeler celle dont nous partageons aujourd’hui des images en ligne sur de vastes distances, les œuvres de Man Ray ont largement circulé, d’abord dans de petites publications, comme The Ridgefield Gazook aux États-Unis, puis dans des magazines associés au mouvement dada, comme 391 et Littérature, et dans de célèbres revues surréalistes comme La Révolution surréaliste et Minotaure.

Que ce soit dans ses activités avant-gardistes ou commerciales, qui étaient étroitement liées, Man Ray était présent aussi souvent, voire plus souvent, sur papier que sur les murs des galeries. Artiste de la photographie avant la lettre, Man Ray utilisait différents formats et modes de réalisation, démontrant à maintes reprises que la photographie était un moyen d’expression fondé sur sa reproductibilité technique. Il se consacrait avant tout à une pratique interdisciplinaire, passant librement d’un support à l’autre pour s’exprimer.

Tout comme les artistes d’aujourd’hui qui utilisent des appareils photo et refusent les étiquettes de « photographes » ou de « peintres », Man Ray ressentait une certaine ambivalence à l’égard de ces catégories. Même s’il utilisait des éléments de la photographie, qu’il s’agisse d’appareils photo, de caméras ou de chambres noires (avec ou sans appareil photo), il se considérait néanmoins comme un artiste contemporain, au sens moderne du terme. À l’aise avec la peinture, la sculpture, la photographie et la réalisation de films, il utilisait souvent plus d’un support pour créer une seule œuvre. Man Ray s’est présenté différemment à divers stades de sa vie professionnelle. En 1934, lors de la publication de Man Ray 1920-34, il apparaissait comme un photographe hors pair et un défenseur du statut du support, tandis qu’en 1966, à l’occasion de sa rétrospective au LACMA, il semblait avoir complètement supprimé la photographie de son catalogue (les photographies ne servant alors qu’à faire valoir des assemblages et des objets).

Le Violon d’Ingres (1924) cristallise cette ambivalence agile et productive à l’égard du support qui fait aujourd’hui toute la notoriété de Man Ray. Ce qui semble de prime abord n’être qu’une simple photographie (avec le montage subtil d’ouïes de violon en forme de f dans le dos du modèle, Kiki de Montparnasse) est plus vraisemblablement un jeu dadaïste complexe entre l’œuvre et l’image, tout comme la photographie Élevage de poussière aux multiples légendes qu’il a créée pour et avec Marcel Duchamp et André Breton, ou les nombreuses images qu’il a conçues pour des contaminations textuelles et des légendes surréalistes dans des magazines et des livres.

Comme les meilleures d’entre elles, Le Violon d’Ingres mêle l’image et le texte, et laisse la porte ouverte aux erreurs d’interprétation. Le titre original, en français, renvoie à la capacité légendaire du peintre J.A.D. Ingres à jouer du violon. Ainsi, avoir un violon d’Ingres signifie être doué pour une activité autre que sa profession ou sa vocation. Dans cette œuvre, ce deuxième talent pourrait être de nombreuses choses. Il pourrait s’agir de la photographie, à laquelle Man Ray s’est adonné après avoir commencé sa carrière de peintre et alors qu’il continuait à peindre. Il pourrait aussi s’agir du dadaïsme ou du surréalisme (pour Man Ray lui-même ou pour l’image originale), en référence à l’ajout d’éléments de montage à la surface de ce qui serait autrement une simple photographie. Il pourrait également s’agir du deuxième talent de son sujet Kiki, qui se transforme en violon à travers l’objectification de la forme de son corps. Mais le titre peut également être lu « Violent Anger » (colère violente) en anglais. Après tout, Man Ray et Duchamp aimaient tous deux les effets que provoquaient les omissions et les erreurs de traduction entre le français et l’anglais. Dans ce cas, le titre pourrait renvoyer à la violence prudente infligée à la surface de la représentation d’une femme. Man Ray était un artiste qui refusait d’être enfermé dans la catégorie de peintre, photographe, surréaliste ou photographe commercial. Aussi, l’hypothèse la plus probable est qu’il a choisi ce titre pour ne pas se limiter à quelques possibilités et, au contraire, laisser la porte ouverte à toutes les interprétations.

Simon Baker, Directeur, MEP, Paris

 

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